Histoires courtes de Haruko Ichikawa – Galerie de métamorphoses et de relations humaines

Haruko Ichikawa est relativement connue pour son manga L’ère des cristaux qui met en scène, dans un futur très lointain, des cristaux humanoïdes résistant aux attaques perpétuelles d’êtres lunaires apparaissant dans le ciel de façon mystérieuse… Original, fascinant, symbolique et mystique, il connaît un succès commercial et critique dans son pays d’origine. Malheureusement, le titre n’a pas connu de percée en France malgré une adaptation animée très réussie diffusée fin 2017.

Cette autrice n’en est cependant pas à son coup d’essai : si L’ère des cristaux est son chef-d’oeuvre, elle a aussi publié, de 2006 à 2011, sept histoires courtes allant de 50 à 100 pages compilées en deux volumes : Mushi to Uta (Insecte et chanson , nominé au Grand Prix du manga en 2010) et 25-ji no vacances (vacances de 25 heures), tous deux inédits en France. Cet article se propose d’en faire l’étude conjointe.

Le premier recueil s’ouvre sur Hoshi no koibito (Amoureux des étoiles), l’histoire de la rencontre entre un adolescent, dont les caractéristiques physiques rappellent celles d’un végétal, et son « fruit », une partie de son corps perdue lors d’un accident , celle-ci ayant grandi en petite fille. Cela donne déjà le ton : ces histoires vont être… originales, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais les limiter à cela ne leur rendrait pas justice, car comme nous allons le voir, il s’agit bien plus que de bizarreries. Amoureux des étoiles pose la question suivante : quel lien entretiennent ces deux personnages ? Sont-ils la même personne, comme le suggère leurs comportements semblables ? Frère et sœur, comme le suggère leur environnement familial ? Ou encore père et fille ? L’autrice transpose une situation existant dans le monde végétal entre deux êtres humains, jouant ainsi avec le sens commun du lecteur et des personnages.

Cette manie de jouer avec la notion de famille va plus ou moins se retrouver au fil des histoires, facilitée par le caractère merveilleux et étrange des situations. Ainsi, dans un récit, des personnages sont créés de toute pièce (par un procédé imaginaire) et pensent toute leur vie être frères et sœurs de leur créateur. Dans un autre, un jeune homme va prendre sous son aile un étudiant mal dans sa peau jusqu’à ce qu’ils se considèrent tous les deux comme frères. Dans l’histoire la plus futuriste, une étudiante va bénéficier du soutien moral d’une personne (un robot, plus précisément) sans se rendre compte, à cause du changement d’aspect physique du robot, qu’elle l’a connu auparavant et que c’est un être cher. On retrouve également des thèmes comme l’adoption, les retrouvailles, le rapprochement…

En bref, la notion de famille est très présente, en particulier les relations fraternelles et le rapport parent/enfant, même si ces mots sont un peu obsolètes tellement l’autrice réinvente les liens familiaux. Au final, le message qu’elle transmet est que les liens de sang importent peu. S’occuper de quelqu’un, qu’il soit plus vieux ou plus jeune, combler ses lacunes, le soutenir moralement et physiquement, l’accepter tel qu’il est… Être aux côtés d’un être cher est ce qui compte, peu importe la situation. Ce sont ces interactions entre individus qui créent de l’attachement et, au final, la distinction entre liens familiaux et autres liens n’a plus lieu d’être. « Tu » comptes pour « moi » et « je » compte pour « toi », c’est cela qui l’emporte sur les « étiquettes » que l’on se colle.

Une chose intéressante à relever est que pour rester cohérent dans son propos, Ichikawa aime mettre en scène ses personnages lors de moments privilégiés de vie quotidienne. Cela se traduit souvent par le partage d’un repas, événement anodin en apparence mais primordial pour le développement des relations humaines. Dans les histoires d’Ichikawa, c’est un moment important dans le sens où les personnages apprennent à se connaître plus en profondeur, voire à faire don de leur personne (en cuisinant pour l’autre).

On a pu le voir rapidement en début d’article, le corps tient une place importante dans ces histoires, toujours de manière inédite. Comme un enfant, la mangaka se plaît à explorer toutes les possibilités des jouets qu’elle a entre les mains : les corps de ses personnages deviennent le théâtre d’expériences sadiques et de métamorphoses mais toujours représentées de manière propre et innocente voire onirique. Membres détachés, customisation, assemblages de toutes sortes, déstructurations partielles ou totales… Le corps devient outil pour le récit (c’est une notion que l’on retrouve énormément dans L’ère des cristaux).

En faisant quelques recherches sur les inspirations potentielles de l’autrice, j’ai découvert le bio-art, mouvement artistique du 21ème siècle qui puise dans les craintes liées à la science et à la technologie. Ce courant consiste essentiellement à la modification de corps humains et animaux s’inspirant de nos connaissances sur la biosphère (le monde vivant) dont la science divulgue et continuera de divulguer les secrets, ou encore des progrès informatiques. C’est en effet très similaire à ce que l’on peut retrouver dans les travaux de Haruko Ichikawa : hybridations, culture cellulaire, biomimétisme, robotique ou encore stockage mémoire sont autant de sujets évoqués par sa plume.

Cela se révèle être la clé de la compréhension des œuvres présentées ici. En effet, toutes les modifications corporelles sont mises en pratique dans des histoires dont la rationalité est renforcée par l’omniprésence de la science, créant un contraste qui parvient à surprendre.

Pour m’expliquer, laissez-moi prendre un exemple. Dans l’histoire en deux chapitres 25 ji no vacances qui donne son nom à un des recueils, nous sommes spectateurs des retrouvailles entre un frère et une sœur que rien ne rassemble. L’une a 32 ans, est chercheuse en biologie marine, l’autre, reporter photo, en a 20. Après des années sans avoir vu sa sœur, il se rend compte que le corps de celle-ci abrite des bactéries qui, en temps normal, vivent dans des mollusques en se nourrissant de leurs organes internes. L’étrange capacité de ces bactéries est de conserver l’information des organes afin d’en reproduire les fonctions, permettant à leur hôte de vivre normalement. Sa sœur vit donc de la sorte, dépourvue d’organes internes. Vous pensez sûrement qu’une telle chose est absurde, et vous avez raison, mais tout est mis en place pour nous faire croire à la normalité de la situation : le contexte se prend très au sérieux et les explications sont tellement détaillées que l’on finit par se dire « et pourquoi pas ? ». Après tout, certaines découvertes scientifiques parviennent à remettre en cause nos certitudes.

La mangaka noie le lecteur sous les explications scientifiques pour qu’il se prenne au jeu et accepte l’inacceptable. Elle repousse la logique, s’approprie le monde réel et les connaissances scientifiques pour les intégrer dans son univers irrationnel. Elle se sert de la science pour créer des histoires totalement fictives, et quand elle ne le fait pas, elle laisse le lecteur démêler lui-même fiction et réalité. « Cela dépasse mes connaissances, alors je m’en remet à la science ». On met de côté notre scepticisme au profit d’une suspension consentie de l’incrédulité. Mimétisme animal, symbiose, minéralisation, astronomie, maladies… Ichikawa aborde des notions peu utilisées en science-fiction ou réinvente les notions communes comme le clonage, la robotique et le stockage mémoire, ce qui assure à ses histoires une certaine fraîcheur, un sentiment de jamais-vu.

Avant de conclure, je tiens à m’arrêter rapidement sur la forme. Le style graphique d’Haruko Ichikawa est assez particulier et la lire n’est peut-être pas chose aisée pour quelqu’un qui n’est pas familier du médium ou qui se limite à des œuvres plus conventionnelles. Son style peut à première vue repousser, cependant ses cases très épurées, ses dessins minimalistes mais raffinés, son découpage extrêmement travaillé, et bien d’autres choses surprenantes, comme ses ambiances lumineuses, font de ses œuvres des poèmes fragiles et marquants qui s’ouvrent à qui veut bien leur donner une chance.

Ainsi, nous découvrons au fil des histoires des humains inorganiques, des êtres qui partagent leurs caractéristiques physiques avec d’autres entités comme des végétaux ou des animaux (insectes, mollusques), mais aussi et surtout des êtres sujets aux métamorphoses et aux déstructurations les plus extravagantes, toujours au service d’un objectif : celui de présenter la psychologie de personnes attachées les unes aux autres par des liens puissants. Et si en général, les histoires courtes peuvent nous laisser sur notre faim, celles-ci sont savamment mises en scène pour ne rien passer sous silence et concentrer le meilleur en peu de pages. Tour à tour dramatiques, touchantes, drôles, légères, elles se suffisent à elles-mêmes mais résonnent entre elles sur tous les plans.

Haruko Ichikawa dresse ici une galerie d’œuvres abordant la métamorphose humaine dans des récits pourtant bien ancrés dans le réel. De la rationalité moderne et scientifique naît le surnaturel, le fantastique, le bizarre, l’étrange et l’impossible qui ne manquent pas de nous rappeler les mythes grecs (je pense aux Métamorphoses d’Ovide et à toutes les légendes entourant les divinités), aimant eux aussi, coïncidence amusante, se jouer de relations familiales complexes. Malgré la récurrence des thèmes, chaque nouvelle histoire est une expérience unique : l’autrice trouve le moyen de se renouveler en conservant son empreinte si particulière. Ses talents sont multiples et indéniables : créatrice de relations humaines (et non-humaines !) émouvantes et sensibles, inventrice hors-pair, poète… Son bestiaire humain stimulera autant l’imaginaire de ceux qui ont les pieds sur terre que de ceux qui ont la tête dans les étoiles.

J’ai volontairement mis l’accent sur la forme des œuvres (le rôle de la science et la représentation des corps), mais cela ne doit pas vous détourner du fait que leur intérêt principal réside sur le fond (les personnages, leurs relations et leurs dialogues) dont j’ai peu parlé. Je vous invite donc à lire Mushi to uta et 25 ji no vacances (par un moyen ou un autre…) pour découvrir cela par vous-même. Si vous lisez L’ère des cristaux, sachez que ce dernier est une cristallisation (vous l’avez ?) de toutes les facettes abordées par Haruko Ichikawa dans ses travaux antérieurs, et les lire permet de découvrir le cheminement qui a abouti à une œuvre si particulièrement géniale. Sinon, je ne peux que vous conseiller chaudement de vous lancer. L’ère des cristaux est publié en France par Glénat, avec 8 volumes disponibles à ce jour.

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